Réalité imaginaire : homme – femme

Un célèbre koan zen, cité par Taisen Deshimaru dans son livre « La pratique du Zen », pose la question suivante : « quand un drapeau remue, qu’est-ce qui bouge ? ». Dans la tradition bouddhiste, trois disciples répondent au maître. Le premier dit « le drapeau bouge ». Le second affirme que « Non, c’est le vent qui bouge ». Le troisième conclut « C’est plutôt nos esprits qui bougent ». La dernière réponse est de loin la plus profonde, car elle dépasse la forme et les apparences et comprend que la réalité est une fiction de l’esprit.

Qu'est-ce que la réalité imaginaire. Peut-on distinguer l'homme et la femme ?

La vie d’un être humain n’est jamais aussi simple qu’il veuille bien le croire. Tout ce qu’il voit, tout ce qu’il appréhende, passe par ses sens et est analysé par son cerveau. Au passage, celui-ci construit une explication, une idée, un schéma ou un concept général afin de pouvoir comprendre et se repérer dans le monde. Cette méthode est très efficace pour repérer des ensembles et ne pas se perdre avec les millions de détails qui nous assaillent. Avec les millénaires et même les dizaines de millénaires, les civilisations humaines n’ont fait qu’ajouter des couches et des couches d’interprétations à tout ce qui existe, de l’aile de papillon à l’air qui circule, en passant par la navette spatiale, les bruits de la digestion et l’appréciation des jolies filles. Nous interprétons absolument et ne savons pas nous contenter de prendre une chose pour ce qu’elle est. Par exemple, quand nous entendons chanter, nous disons qualifions aussitôt le chant de beau ou laid, de spirituel ou dynamique, de romantique ou sensuel, etc. Pourtant, un oiseau qui chante n’a pas besoin de concept pour chanter. Il exprime sa capacité biologique à chanter, c’est tout et c’est déjà magnifique en soi. L’abeille qui butine ne rationalise pas sa production, le découpage des champs. Elle va de fleur en fleur récolter le pollen et quand elle ne peut en porter plus, elle rentre à la ruche avec sa récolte. Toute la nature autour de nous fonctionne ainsi et l’Homme lui-même a fonctionné ainsi pendant des millions d’années. Puis, à un moment donné de son évolution, il y a 2 millions d’années, son cerveau a probablement changé son câblage interne. C’est ce que l’excellent professeur Yuval Noah Harari dans son livre Sapiens appelle la révolution cognitive. À partir de ce moment-là, le Sapiens fut capable d’imaginer sa réalité, de la rêver, de l’embellir et de construire des histoires et des mythes fondateurs jusqu’à nos mythes individuels et narcissiques d’aujourd’hui dont Facebook n’est que l’extension la plus visible.

Le mythe le plus ancien qui soit est celui de notre existence même, de notre présence sur terre. Cela pose des questions qui sont toujours d’actualité aujourd’hui : qui suis-je, où vais-je, quel est mon rôle, la vie a-t-elle un sens, que se passe-t-il après la mort, et ainsi de suite. Nous ne sommes d’ailleurs toujours pas sortis de ces questions fondamentales, mais en avons surajoutés quelques milliards supplémentaire depuis que l’être humain arpente la surface de la planète. Toutes ces idées, tous ces concepts, sont autant de prismes qui nous éloignent de notre nature profonde. Nous croyons, et nous croyons sincèrement, que tout ce à quoi nous pensons existe. Mais c’est notre esprit qui bouge, la réalité n’a rien à voir avec par exemple la notion de droit, de justice, de liberté, d’égalité, de similarité, de déité, de devoir… Prenons un exemple simple mais parlant. Dans la langue française nous désignons l’homme et la femme et ce, à tous les niveaux : physiques, sociaux, professionnels, en droit, en économie, en politique, etc. Pourtant, la biologie ne parle pas d’homme ou de femme mais de mâle et de femelle, mots que l’on retrouve dans la langue anglaise courante qui de ce point de vue est un peu moins hypocrite. Mâle et femelle nous renvoient à nos statuts biologiques au sein de toutes les espèces vivantes. Homme et femme nous renvoient à une image que nous nous faisons de cela, c’est-à-dire à la projection du mental sur ces termes. Qu’est-ce qu’être un homme de nos jours ? Et autrefois ? Et une femme ? Les notions qui en découlent sous celle de la masculinité (fort, viril, macho ?) et de la féminité (séduisante, fragile, soumise ?). On comprend immédiatement qu’il s’agit de concept et non pas de réalités, mais de concepts tellement ancrés (et pourtant très variables selon les époques) que ce sont aujourd’hui des réalités que nous vivons. L’homme cherche constamment à se prouver sa masculinité et la femme à savoir si elle assez féminine ou trop. Tout cela, c’est l’esprit qui bouge. Ce sont ce que l’on appelle des réalités imaginaires.

Lorsqu’on médite, les vérités auxquelles on croit fermement tendent à se dissoudre, puis à s’effacer doucement. D’autres couches de nous-mêmes apparaissent et le lâcher-prise sur toutes sortes de sujets se fait de plus en plus profond. Reprenons notre exemple homme/femme. Quand on y pense deux minutes, en analysant notre ressenti, combien de temps par jour se ressent-on comme étant un homme ou une femme ? Si vous y pensez tout le temps, il est temps de consulter un psy. Mieux encore, combien de temps par jour se ressent-on mâle ou femelle ? Quand on travaille, que l’on est dans les transports, quand on dort, quand on fait des mots croisés ou que l’on mange, est-on un homme ou une femme ? Ne serions-nous pas plutôt des corps et des cerveaux en fonctionnement ? Certes, la biologie nous rappelle de temps à autre notre type biologique, plus souvent pour les femmes que pour les hommes d’ailleurs, mais le reste du temps, tout le reste du temps, qu’en est-il ? En cessant de bouger et en calmant les pensées, la méditation permet d’aller plus loin encore. Nous oublions notre conditionnement sexué et nous revenons à notre essence biologique : être un être humain, et pas juste un homme/femme ou mâle/femelle. Nous ne nous sentons plus que comme un corps qui respire, Petit à petit, la sensation corps lui-même temps tend à se dissoudre et nous ne sommes plus qu’un souffle qui circule, et si l’on continue sur ce chemin, nous ne serons bientôt plus qu’une présence sans définition de temps ni de lieu. Il n’y a donc aucune différence entre un homme et une femme, entre un mâle et une femelle, entre les animaux et les humains, entre le vivant et la matière de l’univers.

Cette petite explication montre que tout ce qui nous semble important, incontournable, indispensable, impossible à surmonter, ne l’est que dans notre mental. Du coup, nous nous créons les barreaux de notre propre prison, nous empêchant de nous réaliser, de changer facilement de métier, de rire spontanément et de vivre sans nous soucier du lendemain puisque rien n’est vrai. Tout n’est que réalité imaginée par notre mental.

Méditons là-dessus.